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Relegoù sant Mac'hlow

par G.G.M.

Relegoù sant Mac'hlow
Les reliques de saint Malo

On honora beaucoup les reliques des saints, ces restes physiques qui sont sources de grâces divines et de guérison, et qui recevèrent le témoignage de l’attachement par delà les siècles aux saints qui vivèrent parmi nous. Notons que ceux-ci n’étaient pas des « évangélisateurs » qui seraient « venus » dans notre pays, mais plutôt de zélés compatriotes qui mirent au monde une Bretagne nouvelle, l’arrachant à sa grande détresse et la confirmant dans son élan de foi: les vieux saints furent les accoucheurs attentionnés de la Bretagne armoricaine. L’attachement des Bretons à leurs « vieux saints » ou saints fondateurs, est lié étroitement, en plus du fait religieux, à leur effort multiséculaire de mémoire pour conserver leur identité. Et la dévotion aux saints, dans ce sens, se confond avec le culte des reliques par lesquelles la conscience nationale a pu perdurer.

Laissons d’abord parler le diacre Bili, au IXe siècle, à propos de la grande dévotion aux corps des saints, de son sens spirituel et de l’amour porté à saint Malo :

" Quand à nous, qui habitons le diocèse d’Alet, dans la mesure de nos possibilités, nous devons sans répit rendre grâces au pourvoyeur de tous ces bienfaits, Lui qui a illuminé nos régions occidentales de nombreux corps de saints comme d’autant d’étoiles très brillantes, et nous croyons que les âmes de ces saints brillent semblablement aux Cieux. Chaque fois que nous rappelons leur souvenir, sans aucun doute, ils sont pour nous nos intercesseurs auprès du Seigneur. »

« La grandeur de l’amour témoigne pour celui-là dont la sollicitude envers ses amis ne s’est éteinte ni dans la mort, ni dans la sépulture, puisque, même après qu’il ait quitté ce monde, sa renommée s’emploie sans relâche à le démontrer »

« L’oubli n’a pas diminué cet apôtre (saint Malo) en pouvoir ni envers vous, ni envers moi, car maintenant il possède, à jamais et dans les actes les plus sacrés, la Vraie Vie. »

Pendant les invasions vikings qui dévastèrent la Bretagne aux IXe et Xe siècle, une nombreuse population de princes et de moines quitta le pays, et l’un de leurs réflexes, lors de la fuite, fut d’emporter avec eux les reliques de la foule des saints bretons qui furent donc du voyage, eux aussi, et ces reliques furent dissémi­nées dans toute l’Europe pour y être mises à l’abri. A Longpont par exemple, au sud de Paris, la communauté bretonne de là-bas honorait une fois l’an, en une fête solennelle, les reliques de saint Malo. Ce fut Salvator, évêque d'Alet, qui les porta, accompagné de Juvan, abbé de Léhon (Dinan), qui avait avec lui celles de saint Corentin; en route, se joignirent à eux les évêques de Dol et Baiocas (Bayeux). Voici quelques haltes que firent les reliques de saint Malo pendant les invasions vikings: Saint-Michel-du-Pas (chapelle du roi Clotaire); église Saint-Magloire de Paris; église St-Julien-du-Haut-Pas (Paris); abbaye Ste-Victoire (Paris); Rouen, Pontoise, Saint-Maclou-de-Moiselles. D'après le Processional de l'abbaye royale de Saint-Sauveur, on célébrait à Montreuil, dans les Flandres artoises, la fête de la translation de saint Malo le dimanche dans l'octave du Saint-Sacrement, par une procession solennelle qui se rendait, après la Messe solennelle, à la Grande Place de la ville, en chantant une hymne et des responsoirs propres, et à plusieurs autres jours de l'année la châsse de saint Malo recevait de grands honneurs. Tandis qu'en Bretagne, Guillotin de Corson note que "le diocèse de Saint-Malo faisait encore au siècle dernier la solennité de la translation de son premier évêque, le deuxième dimanche de Juillet"[1]: mais s'agit-il de la translation depuis Saintes, où Léonce avait bâti une église pour recevoir le corps de saint Malo? Ou bien de la translation d'après les invasions vikings, quand les reliques de saint Malo revinrent au pays?

La dévotion des reliques engendra bien des miracles, ceux-ci entraînant souvent la dédicace d’une église, d’une chapelle, d’une fontaine au saint ainsi honoré et remercié, en Bretagne mais aussi là où elles furent expatriées.

L’exemple le plus connu de l’histoire des reliques de saint Malo est celui de Saint-Malo-de-Fili. Saint Malo s’était éteint à Saintes. Une délégation de clercs de tout le pays : Paou-Aled, Paoudouvr, Porc’hoed fit le voyage pour rapatrier le corps du saint. Ayant obtenu gain de cause pour quelques morceaux seulement, il s’en revinrent en Bretagne et sur leur parcours plusieurs miracles et prodiges advinrent autour des reliques de saint Malo, qui nous sont narrés par Bili dans sa Vita, parmi eux celui-ci : en chemin, ils s’arrêtèrent en un lieu majestueux qui surplombe la Gwilun (Vilaine), et là un prince dénommé Fili, machtiern de Guicpri, fut guéri de sa maladie au contact des restes du corps de saint Malo. Et Bili évoque aussi le prodige suivant qui accompagna les reliques de saint Malo lors leur voyage vers le Paou-Aled :

De pluuia cum eo ambulante. Et inde uenientes multas dicumbitiones inuenerunt, et ad pagum Aletis cum gemmis optimis peruenientibus, sicut antea contigerat pluuia illos comitabat. Mirum in modum, non eos preuniebat, sed leniter eos a longe sequebatur, ut cuncti simul intelligerent quod misericordia illis ex Deo et a sancto Machute aduenisset, ita ut certatim omnes uiri simul et femine et que sequebantur et qui preueniebant ad eos flectentes genua occurrerent. Et laudantes Deum ex uno ore ad insulam que uocabatur Aaronis, que usque hodie postea nomine sancti Machutis uocatur, lenaniam sine intermissione canentes peruenerunt. Et tribus diebus ac tribus noctibus super altare ponentes, ante membra illa uigilantes et multas possessiones in dicumbitione eis dantes, uigilauerunt: :

« De la pluie qui les accompagnait. Et sur leur route, ils recueillirent de nombreuses possessions, et arrivèrent au pays d’Alet avec leur précieux trésor. Et, comme cela s’était produit auparavant, la pluie les accompagnait. D’une manière merveilleuse, elle ne les précédait pas, mais elle les suivait de près depuis longtemps, afin que tous comprennent que cela venait de Dieu et de saint Malo; et donc, tous les hommes et femmes qui, ensemble, suivaient ou précédaient, venaient à eux et se mettaient à genoux; louant Dieu d’une seule voix, chantant les litanies sans arrêt, ils arrivèrent à cette île qui est appelée Ile d’Aaron, et qui par la suite jusqu’à nos jours s’est appelée du nom de saint Malo. Ils posèrent ces reliques sur l’autel, veillèrent devant ces membres et leur accordèrent de nombreuses possessions perpétuelles; ils veillèrent pendant trois jours ».

Voici maintenant la relation, toujours par le diacre Bili, d’un miracle survenu autour du tombeau de celui auquel il succéda comme évêque au siège d’Alet, quelques années plus tard :

Nam post sepulturam eius, quod ut putamus pretereundum non est, duo orbi ex uilla que uocatur sauiniaco ad sepulchrum uiri Dei peruenientes, oculorum suorum luminaria postulantes, humum de eius tumulo in aquam commiscentes, loca obscuritatis inde lauantes, diuina dispensatione Dei procurante, ne uirtus sancti minor fieret in diuinitate quam dum uixerat in corporalitate, uisionem oculorum prisinam recipere meruerunt : :

« A notre sens, en effet, on ne saurait négliger ceci : après qu’il ait été mis au tombeau, deux aveugles originaires de la ville que l’on appelle Sévignac[2] vinrent au tombeau de l’homme de Dieu pour demander la lumière de leurs yeux. Ils mêlèrent de la terre de son tombeau à de l’eau, et ils lavèrent l’endroit de leur cécité ; et, par la divine grâce de Dieu, afin que la vertu du saint ne soit pas moins grande dans son état divin qu’elle ne l’avait été de son vivant, corporellement, ils méritèrent de recouvrer la vue . »

Un autre évênement prodigieux enfin, narré par Bili plus en avant dans son récit, évoque le zèle de la délégation qui s’était constituée, « douze du pays d’Alet et douze autres du pays que nous appelons le Paoutrecoët » (Porhoët)[3], avec à leur tête le prince Roiantworett, pour venir en Aquitaine chercher le corps de saint Malo, et comment se passa la « transaction ». Après avoir essuyé le refus du clergé de Saintes, ils supplièrent le roi des Francs, Philibert, qui ordonna trois jours de jeûne et de prière :

Nona tertie diei adpropinquante, ieiunio firmiter ac unanimiter ab omnibus uiris simul et feminis completo, maximeque illis uiginti quatuoi uiris qui illum exquirere ierant orantibus ac Deum deprecantibus indesinenter sanctoque Machuti multas dicumbitiones promittentibus, nec die noctuque tunc dormientibus, sed ex toto corde fideliter firmiterque orationem dominicam sine intermissione cantare frequentatibus Deo annuente corpus sancti Machutis, dicentes : « Sancte Machu, si tibi placet, corpusculum tuum exin tollere, aut si aliquid ex eo reddere, consilium quod nobis aliisque auxilium tribuet ostende :

« Et quand approcha la neuvième heure du troisième jour, quand le jeûne eut été terminé, sans faillir et par tous, hommes et femmes, et surtout par ces vingt-quatre hommes qui étaient partis en quête, qui priaient et suppliaient Dieu sans répit en promettant moult territoires à saint Malo, sans dormir ni de jour ni de nuit, mais au contraire chantant sans arrêt, de tout leur cœur, avec foi et persévérance, l’oraison du Seigneur (le Pater), par la grâce de Dieu, en élevant le corps de saint Malo sur l’autel, ils dirent : « Saint Malo, s’il te plaît, laisse-nous un conseil qui puisse nous aider, nous et les autres ! »

Quatre clercs alors soulevèrent le corps du saint dont « le chef resta dans la main de l’un et la dextre dans la main d’un autre, tandis qu’ils ne pouvaient absolument pas ôter de l’autel ce qui restait du corps, ni en ôter autre chose » :

Unde clarius luce omnes intellexerunt quod separauerat Dominus sanctusque Machu quod Britonibus uenire contigeret :

« Et quando illi foras cum gemmis pretiosis potimisque pergebant, illud quod super altare remanserat ab oculis aspicientium euanuit et, querentibus quis illud abstulerat, in suo munumento repertum est, ita ut per hoc patenter agnoscerent quod uoluntas Dei de eo contigisset. Illi autem qui cum capite et dextra manu ueniebant magnum gaudium habebant :

« Alors tous, bien mieux éclairés, comprirent que le Seigneur et saint Malo avaient séparé ce qui devait revenir aux Bretons (…) Et quand ils sortirent avec ces joyaux si précieux, ce qui était resté sur l’autel s’évanouit aux yeux des spectateurs ; ils cherchèrent ce qui l’avait emporté, et ils le retrouvèrent dans son tombeau, afin qu’il soit clairement su que c’était la volonté de Dieu qui avait agi. Quant à ceux qui repartaient avec le chef et la dextre, ils débordaient de joie ».

Après les invasions normandes, les reliques de saint Malo ne seraient par retournées à Alet mais sur le rocher d'Aaron, là où se trouve la cité intra muros de Saint-Malo. La dévotion au reliques de saint Malo sur cette ile n'est sans doute pas étrangère au transfert de l'évêché qui se produisit au XIIe siècle d'Alet au rocher d'Aaron: les gens désiraient demeurer et habiter près de leurs saints pères, "et pendant que son port devenait désert (celui d'Alet), navires, mariniers, marchands, foisonnaient et prospéraient dans l'ile d'Aaron"… (Albert le Grand). Selon un inventaire fait pendant la révolution, voici quelle était la répartition des reliques de saint Malo et de saint Aaron dans la cathédrale: "Deux grandes châsses quarrées, en forme d'églises revêtues de tous côtés de lames d'argent ciselées en fleurs, colonnes et figures relevées en bosse, lesquelles sont remplies, l'une des reliques de saint Malo, l'autre des reliques de divers saints / Un chef ou buste d'argent, fort léger, qui renferme la teste ou crâne de saint Aaron / Deux bras de bois avec les mains, revêtues d'argent ouvré, renfermant des ossements des bras de saint Malo et saint Aaron / Deux petites figures de saints, fort légers, dont un en forme d'évêque portant en mains une coste de saint Malo sous verre, et l'autre en forme et habit de juge, portant en main une relique de saint Yves". Après la révolution, un os d'épaule de saint Malo fut conservé à Saint-Maclou-de-Moiselles (selon Kerdanet), tandis qu'il fut trouvé "une partie notable du chef de saint Malo" à Montreuil (R. Rodière), aux côtés de os de saint Guénolé. A Longpont également furent conservées des reliques de saint Malo. Un buste reliquaire, dans l'église de Saint-Malo-des-Trois-Fontaines, dans l'ancien diocèse d'Alet-Saint-Malo, contient encore aujourd'hui des reliques du saint. La cathédrale de Quimper-Corentin en possède également.

Voici cette anecdote, témoin de la dévotion aux reliques aux cours des siècles. Nous sommes fin novembre de l'an 1693. Les Anglais menacent avec leur flotte autour de Saint-Malo. "Tous les Malouins qui le peuvent regroupent leurs biens les plus précieux pour les porter hors des remparts. Craignant les bombardements, on invite les femmes à emmener les enfants. A la cathédrale, Monseigneur de Guémadeuc organise une procession pour obtenir l'aide divine; par la porte Saint-Thomas, la voilà qui monte sur les remparts (d'où l'on domine l'armada anglaise) (…) Les reliques de saint Aaron, de saint Gurval et saint Vincent sont promenées. Jean Jocet de la Barbottais, le doyen, a le privilège de porter le bras d'argent contenant celle de saint Maclow. Puis l'évêque ferme la procession, bénissant les défenseurs, la mer, les forts et les fidèles présents au chant d'"A furore anglorum, libera nos Domine"!

La fête des saints est fixée souvent au jour anniversaire du retour ou du transfert de leurs reliques. Pour saint Malo, le jour choisi pour le fêter en son évêché est le 15 Novembre : est-ce la date qui correspond au retour de ses reliques à Alet ? Son hagiographe Bili nous informe qu’il mourut « dominica nocte », la « nuit du dimanche », sans autre précision : s’agit-il du Dimanche de Pâques ? ? ou bien celui qui suit l’Ascension, ce qui correspondrait aux dates anciennes du grand pardon à saint Malo dans les paroisses de Locmalo et de Saint-Malo-de-Fili.

Gweltaz Macé Gayot ©

[1] Pouillé de Rennes, tome 1.

[2] Sévignac: près de Dinan

[3] « duodecim ex Pago Aletis et alii duodecim ex pago quem uocamus pagum Transsiluam»

skeudenn: pareañs ar mac'htiern Fili gant relegoù sant Mac'hlow, iliz Sant-Mac'hlow-Fili

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