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Bihan ha bras

par Andrev

publié dans sevenadur , Breizh , Famille , Pays , Porc'hoed

 

C'est dans le particulier irremplaçable de ma famille, même déficiente, de mon village, de la voix de ma mère, de l’autorité de mon père, de la bienveillance d’un oncle ou d’un ami, de la proximité des ancêtres, du manoir, dans les bruits familiers de la nature et de la rue, de la continuité des métiers, des clientèles, d’un paysage, d’un pays, du bruissement des feuilles du bouleau dans la cour, qu'est sans doute la vraie démocratie, pour employer un terme à la mode: là je reçois la vie, le pouvoir de m’émerveiller, la force et l’envie de continuer, donc la vraie liberté, un héritage dans l’espace et le temps raisonnables pour affronter les difficultés, dans la cohérence d’un petit monde et à la charge de surmonter les conflits, les maladies des coeurs, les hérédités, les dangers intérieurs et extérieurs, la lourdeur du quotidien, l’austérité d’un monde perpétuellement sur son déclin... mais combien est beau cet automne du monde, quand l’homme participe à sa restauration: on le voit dans les différentes cultures où hommes et femmes font effort d’accepter les différents petits mondes où ils naissent et de ne pas se perdre dans des projets, des idéologies et des Etats au-dessus de leurs forces.

 

J’ai trouvé paradoxalement le monde où je suis né triste à mourir, et en même temps merveilleux: je commençai une longue agonie, mais porté par une présence diffuse: le pays autour de moi. Et j’ai encore du mal à m’en distancier, sans pour autant m’en séparer: là est l’enjeu: il me faut rester dans la réalité qui m’a été donnée sans m'y confondre. Trouver la force pour faire avec ce qu’il y a, et non pour fuir. Comme chrétien, tout m’est vraiment donné dans le Salut, mais la culture où je nais est presque aussi importante, en tout cas je ne peux en faire l’impasse. Pour moi, même parti de rien, Dieu me fait le cadeau de susciter un nouveau monde, une nouvelle culture. En Bretagne, nous avons à partir de presque rien, avec cependant le souvenir et les dictionnaires d’un monde disparu, comme un arrière-grand-père qui nous appelle à entendre sa voix. La Bretagne n’est plus, mais elle nous appelle: c’est la seule continuité, la seule cohérence qui nous reste en ce monde, et puis aussi d’autres pays comme la Pologne, elle aussi cependant en danger de disparition.

 

Le petit monde où je naquis est grand, même s’il est en train de mourir, car c’est ma référence la plus solide, c’est le monde particulier qui m’est donné pour recevoir la vie et la donner. La mémoire d’un pays, en particulier, ou encore celle d’une famille, sont peut-être des choses plus vivantes que celles du présent, sautant parfois plusieurs générations. Parfois, je ne peux relever le défi d’une difficulté, d’une succession, de parents médiocres ou d’ennemis dévastateurs, mais est-ce une raison pour aller ailleurs, par exemple en détestant mon «destin» ou en accusant les autres, ou encore en allant m’éclater à l’autre bout du monde ou dans les univers factices? Si je reste, je suis déjà gagnant, et je suis un auxiliaire de vie. Dieu est le Maître du temps et de la vie. Peut-être que je fuirai, peut-être que je partirai, que je m’évadrai un temps, peut-être aurai-je une terre d’exil, parce que la souffrance était trop grande pour moi. Mais ce sera pour revenir, et c’est semble-t-il le mouvement du monde d’aujourd’hui, à travers des forces contraires et furieuses. Si je correspond à l’intelligence que Dieu m’a donnée - parfois en dehors de l’Eglise visible - Il me donne la force de franchir montagnes et rivières, et je traverse feux et ouragans. Peut-être qu’un trop long temps ou un espace trop vaste, un océan d’oubli m’ont séparé de ma terre d’origine, de l’univers de mes pères: pourtant, j’essaierai de poursuivre là où je suis, parfois inconsciemment, le chemin commencé ailleurs, en d’autres temps; là où je me suis déporté ou ai été déporté, je continuerai, rivé sur le monde oublié. Notre monde est un monde de filiations, de continuité, de fidélité, de cousinages, de retrouvailles et de relative sécurité, si l’on reste à sa place, avec la force que Dieu nous donne. Ne comptons pas sur Dieu si nous avons abandonné notre famille, nos enfants, notre vie monotone, notre pays, nos origines, notre fierté: ce sont nos premiers mondes, les espaces où nous pouvons travailler et agir, contempler et nous reposer.

Bihan ha bras
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