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Breizh ar Reter

par Andrev

publié dans Breizh , Brezhoneg

Karozh / Caro, évêché de Saint-Malo

Karozh / Caro, évêché de Saint-Malo

Un épisode peu connu de l'histoire de Bretagne, celui qui s'étire pendant près de 700 ans dans la moitié orientale de ce pays, entre 800 et 1500, soit à partir des violents empiétements des Francs de Charlemagne et ses successeurs, jusqu'à fin de l'indépendance politique de la Bretagne. Ce processus peut concerner aussi la Bretagne entière, sauf que son autre moitié occidentale - soit la Cornouaille, le Vannetais de l'ouest, le Léon et le Trégor - n'en ont que subi le contrecoup, plus tard et plus lentement.

Nous parlons donc ici du territoire correspondant aux anciens évếchés de Dol, Saint-Malo et Saint-Brieuc, en y adjoignant le pays de Redon, soit la moitié est de l'ancien royaume de Domnonée, qui correspond précisément à l'ancien territoire des Coriosolites, l'une des nations composant la confédération armoricaine avant l'arrivée des Bretons.

Autour de l'an 800, les Bretons ont fini leur émigration en Armorique et se sont installés durablement et abondamment entre Saint-Pol et Auray. Mais à l'est de ces pays définitivement bretons, la frontière - non seulement politique mais aussi culturelle - reste mouvante avec le voisin franc, qui va s'employer à ce que la civilisation bretonne ne déborde pas sur cette zone orientale de l'Armorique où les communautés gallo-romaines sont denses et laissent moins de place au fait breton. Cela se traduit par des invasions incessantes de cette "zone mixte", qui pourtant fut une des premières à recevoir l’émigration massive des Bretons de l'ile, et par une adhésion des anciens Armoricains, principalement les Redones et les Namnètes, à la politique franque, via un clergé gagné à la légitimité "romaine" des rois Francs.

Si les rois francs semblaient déterminés de reprendre les limites de l'ancien empire romain, c'est peut-être tout à leur honneur, mais la présence des Bretons sur le continent était tout autant légitime, dans la continuité de la mission qu'ils avaient reçue de Rome pour la sécurité des mers. Cela explique sans doute la ténacité des deux partis, et que la France, voyant ses agressions militaires sans résultat, sembla miser dès lors sur une partition idéologique du pays qui l'affaiblirait considérablement à plus ou moins long terme. Loïc Langouet écrivait dans un livre sur les Coriosolites: « La politique d’intégration menée par l’administration romaine dans les provinces, fut, on le sait, fondée sur la persuasion, sur la déculturation des élites, plutôt que sur la force brute. » Il semble que cette politique fut reprise par les souverains francs, jusqu'à nos temps modernes où c'est eux à leur tour qui voient leur hexagone artificiel voler en morceaux.

Quand les rois Nominoë, Erispoé et Salomon mirent un terme au pillage du Rennais, et fixèrent une frontière au-delà de Fougères et Pontorson, c'était déjà trop tard: la bretonnité n'avait pas pris dans la zone romane et ne prendrait jamais. Elle se retrancherait vers l'intérieur des terres, dans le Porhoët. Tandis que Saint-Malo se francisait rapidement, Ploërmel restait bretonnante bien plus longtemps, peut-être même jusqu'au XVIIe siècle pour les villages les plus irréductibles, comme il semble que cela été à Loyat ou à Calorguen.

Durant ce long laps de temps entre la fin de l'émigration bretonne et la fin du Moyen-Age, où les éléments de compréhension nous manquent trop sans doute, il y a en effet des indices forts d'un abandon de la culture héritée des îles celtiques, qui, s'il fut universel dans les Bretagnes armoricaine, galloise et écossaise, fut particulièrement décisif et "réussi" dans l'Armorique brittophone de l'Est, comme le moteur qui entraîna la perte de la Bretagne, tout comme celle-ci perdit le contact peu à peu avec le Cornwall, le Pays de Galles, l'Irlande... La plus grande catastrophe culturelle semble être alors la perte de la mémoire, par l'intrusion massive d'un clergé gallo-franc, à l'instigation de nos princes au lendemain des apocalyptiques destructions normandes, pour remplacer les communautés et monastères britto-irlandais. Et cela se passe dans cette Bretagne de l'Est abondante en communautés gallo-franco-romaines gagnées à la cause des Francs depuis longue date (depuis Clovis). Fait étonnant: pendant ces 700 ans, les communautés brittophones de l'est ne sembleront pas se mélanger aux communautés romanophones dont les terres jouxtent les leurs: ce dernier phénomène est, à mon avis, très révélateur que la débretonnisation de ce coin de Bretagne ne fut pas naturelle.

Et l'on a continué de nos jours dans ce fatalisme d'une Bretagne double, scindée en deux entités culturelles, scission évoquée malheureusement jusque sur le néodrapeau "breton" et sa partition symbolique en bandes alternativement noires et blanches, comme si la Bretagne ne devait être que double, éternellement bretonnante à l'ouest et gallo à l'est. Pourtant, si la Bretagne avait été en paix avec son voisin, elle eut parlé breton jusqu'au bassin de Rennes, et sans doute que Fougères et Ancenis eussent été des enclaves romanophones, mais de peu de poids face à une bretonnité forte et universelle.

La France, de son côté, après avoir détruit la Bretagne et d'autres nations, peut-elle être en paix avec elle-même? Va-t-elle comprendre ce qui lui arrive aujourd'hui?

Le temps des mille ans s'achève, dit Jean Raspail. Mais elle persiste à se saborder elle-même et de se priver de ce qui aurait pu devenir une précieuse amitié dans le concert des nations. Il lui faut toujours ce "grand rassemblement" hexagonal, duquel elle s’accommode comme d'une vieille nippe. Le prétendant au trône français, Louis XX, est venu marqué son territoire l'année dernière, en terre bretonne, en une petite visite du sanctuaire de Kêranna (Ste-Anne-d'Auray), que lui et ses fransquillons et bretons inféodés ont investi, le temps d'une cérémonie, à l'invitation de l'évêque local, l'évêque du département français où l'on a mis ce sanctuaire. Ce même évêque a béni récemment son diocèse révolutionnaire du Morbihan, le nommant fallacieusement "évêché de Vannes": toujours cette usurpation idéologique par la mystique française...

La Vierge Marie donna un signe fort aux Bretons, à Plounevez-Lokrist, dans le Léon, dans un message à une paysanne à laquelle un prêtre demandait pourquoi elle apparaissait en ce lieu sans parler breton (messages encore non reconnus par l'évêché révolutionnaire du Finistère):

" Lavar da va bugale Breizh eo bras dreist va c'harantez evito, met beac'het pounner va c'halon o welet anezho o koll hag o feiz hag o yezh. Ma na gomzan ket brezhoneg o tiskeñn war ho touaroù eo e karfen e ve displeget va c'homzoù dre ar bed, met dreistholl dre ar Frañs, ar Vro-se hag a garan kement, a garfen da skoazellañ ha da saveteiñ diouzh an darvoudoù a venn he skeiñ. Va bennozh d'an holl Vretoned ! Ra zalc'hint d'ar bedenn, d'o feiz ha d'o yezh, ha ra zeuint holl gant karantez da soublañ d'am goulennoù !"

En voici la traduction: "Dis à mes enfants de Bretagne que mon Amour est grand pour eux, mais mon coeur est lourd de les voir perdre leur foi et leur langue. Si Je ne parle pas le breton en descendant sur vos terres, c'est parce que Je voudrais que mes Paroles soient répandues dans le Monde, mais surtout en France, ce pays que J'aime tant, et que Je voudrais soutenir et sauver de tous les châtiments qui le menacent. Je donne ma bénédiction aux Bretons: puissent-ils garder la prière, leur foi et leur langue, et qu'ils répondent tous avec amour à mes demandes."

Miniog / Ménéac, évêché de Saint-MaloMiniog / Ménéac, évêché de Saint-Malo

Miniog / Ménéac, évêché de Saint-Malo

Quand je parcours mon pays de Dol à Redon, il m'apparaît comme une Bretagne endormie et oubliée, un arbre aux racines profondes mais qui a perdu son ramage.

Quand on parcourt cette "Haute-Bretagne", on a peine à faire un lien entre ses églises et celles de Trégor, Cornouailles, Léon... C'est parce que, je pense, les églises sont dans ces dernières contrées des édifices relativement récents, qui ont succédé à de plus anciennes aux formes différentes et plus communes, avant l'exaltation de l'art religieux breton des XV-XVIe siècles. Mais si on ouvre les yeux et qu'on oublie un peu les églises, on s'aperçoit que la Bretagne orientale a des éléments évidents de bretonnité: les noms de paroisses tout d'abord, ils sont presque tous de la langue brittonique entre Uzel et Plélan, puis vient le bassin de Rennes où l'on passe à autre chose. Pour les villages, un bon tiers sont de la langue celtique, et dans certains coins on atteint plus de 50 pour cents, et pas forcément vers la frontière linguistique occidentale. C'est que par ici, la population est ethniquement plus armoricaine, et du même coup plus romanisée, puis francisée. Le type amérindien aux cheveux de jais s'y trouve encore, qui côtoie les cheveux blonds d'une couche sans doute bretonne s'étant superposée à la population. L'ancien habitat ensuite, y est bien plus resté que plus à l'ouest, et ses manoirs et anciennes fermes ressemblent en tout point à ceux autour de Gourin ou Tréguier. Et si vous aviez parcouru cette Bretagne il y a 150 ans, vous vous y seriez sentis plus naturellement en Basse-Bretagne: les habits, les arts et les coutumes y étaient semblables. Des lits-clos de Cancale aux coiffes rebrassées de Ploërmel, c'était peut-être le même pays, sauf la langue, et encore! si la langue y était romane, Dieu sait si elle devait être belle et chantante, comme je l'ai parfois entendu encore autour de Dinan. Enfin, des croix et calvaires par milliers, bien plus qu'à Saint-Pol et Quimperlé, d'une beauté saisissante autour de Ploërmel, ces croix plates sculptées dans les schistes bleus, vert et pourpre du pays.

Pour revenir à la langue, si on l'a parlé sans doute dans quelques villages isolés de Ploërmel et Dinan jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle, cette langue semble pourtant toujours mystérieusement vivante, pas seulement dans sa permanence dans les noms de paroisses et villages, mais aussi dans les formes antiques qu'elle propose, issues des moyen- et haut-breton, soit de la langue brittonique primitive que l'on ne parle plus ni au Pays-de-Galles, ni dans la Basse-Bretagne actuelle. Les formes fossilisées semblent parfois plus vivantes que leurs descendantes...

 

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