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Les silences qui tuent

par Andrev

Les silences qui tuent

Catherine de Hueck Doherty, d'origine russe, voulut réintroduire en Occident la tradition de la contemplation, de l'ermitage, du face à face avec Dieu, de la retraite... qu'elle appelle "Poustinia", du nom de ces cabanes en bois, à l'écart des villes et villages, dans les solitudes de Russie où de pieux ermites se retiraient.

Cette tradition n'est pas optionnelle, mais elle sert de base à toute vie chrétienne. Elle fut le fondement d'une vie authentique avec Dieu, dans les premiers siècles des Eglises Orientales, Celtiques ou Slaves, dans le renouveau cistercien, dans les débuts de l'ordre jésuite, dans le renouveau breton du XVIIe siècle, etc.

Dans cet extrait de son livre "Poustinia, ou le désert au coeur des villes", Catherine évoque l'une des nombreuses expériences qui furent les siennes et celles d'autres au cours de ces retraites en poustinia.

"Je veux vous expliquer, quoique vous le sachiez peut-être déjà, qu'il n'y a pas deux poustinias semblables. Certaines sont pleines de joie, de lumière et de paix; d'autres au contraire ne sont que lourdeur, incapacité de réfléchir (...) Ma dernière poustinia a encore été différente. (Il me vint) un mot pesant, qui est tombé sur mon coeur comme un morceau de plomb. Ce mot était: "silence".

Mais il ne s'agissait pas du silence au sujet duquel j'ai souvent écrit - le silence de l'amour, le silence des amants ensemble, le silence du coeur de l'homme qui parle à Dieu, pour ainsi dire, par ses silences (...)

Le visage de ce silence s'est révélé d'abord et avant tout comme une fuite. Vous savez, quand on essaie d'échapper à quelque chose qui vous paraît dangereux, quand on marche très silencieusement (...) Quelle était donc cette fuite dans laquelle tant d'entre nous étaient engagés si discrètement, silencieusement? Il m'est apparu clairement que c'était une dérobade devant la rencontre de l'autre. Nous ne voulons pas encore briser ce silence. Nous ne voulons pas encore ouvrir les portes ou tirer les rideaux que nous gardons constamment fermés entre nous.

Le silence de dérobade auquel j'étais affrontée dans ma poustinia était un silence dans lequel une porte après l'autre se fermait discrètement derrière nous. La porte était bien huilée à l'avance, de sorte qu'il n'y avait pas de bruit. Sans bruit, nous fermions ces portes, l'une après l'autre, échappant par là au partage de nous-mêmes, à l'obligation de cesser d'être des individus pour devenir une communauté dans laquelle il ne peut pas y avoir de portes fermées. Nous n'avons pas encore été complètement convertis à l'Amour au point de pouvoir entrer en communication avec l'autre dans un silence aimant qui est complètement ouvert, grand ouvert.

Je ruminais cet étrange et nouveau visage du silence qui commençait à se dévoiler à moi (...) J'en arrivais même à un véritable chagrin parce que je me rendais compte que ce visage était vrai lui aussi, et que nous essayons toujours de nous dérober l'un à l'autre dans ce silence furtif qui est le nôtre (...) Il me semble que nous ne sommes pas prêts à laisser parler le silence comme des amants qui se parlent l'un à l'autre, comme les membres d'une communauté devraient le faire, précisément parce qu'ils sont les amants de Dieu et les uns des autres (...) Silence qui cherche à fuir les autres et Dieu aussi - sinon tout à fait, du moins pour une part.

Je priai. Que faire d'autre? Mais de nouveau, ce silence eut l'audace de me faire voir encore un autre aspect de son visage. C'était l'aspect de l'hostilité, de la colère, et je compris qu'on peut garder le silence tandis que la colère, l'hostilité, le refus nous remplissent et nous flétrissent l'âme (...) Ce silence est en fait mille fois pire que la parole (...) pour devenir un bruit intérieur impossible à calmer (...) Nous devons être ouverts jusqu'au bout, même jusque dans nos souffrances profondes.

La confiance..."

éditions Cerf, 1980

Les silences qui tuent

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